vendredi 21 mars 2008

Polémique: reportages et Peuples Autochtones

Voici deux liens vers un reportage diffusé à propos des Aborigènes australiens dernièrement, et l'offensive juridico-politique du gouvernement à l'égard des communautés. L'émission dans le premier lien. Le forum qui lui est dédié dans le second lien.

http://envoye-special.france2.fr/emissions/40797583-fr.php

et

http://forums.france2.fr/france2/envoyespecial/aborigenes-passent-blancs-sujet_8497_1.htm


PS: comme quoi on peut encore écrire ici après trois mois, et un immense commentaire auquel on n'a pas eu le temps de répondre encore... Désolé, mais le temps, glisse...

vendredi 28 décembre 2007

Cycle des douze jours de Noël aux Rois : Partie 1.


« J’avoue sincèrement que si je fais bon marché de mes autres livres, mes Rites de Passage sont comme un morceau de ma chair, et furent le résultat d’une sorte d’illumination interne qui mit subitement fin à des sortes de ténèbres où je me débattais depuis près de dix ans » (Van Gennep, 1914 : 39-40).


En cette période de Noël et du Nouvel An, j’ai entamé pour mon repos la lecture du troisième tome du Folklore français, d’Arnold van Gennep, consacré exclusivement au « cycle des douze jours de Noël aux Rois ». Arnold van Gennep est surtout connu pour être l’inventeur de la notion de Rite de passage (1909), mais également, comme le suggère Nicole Belmont (), pour être le fondateur de l’ethnologie française, celui qui a donné une méthode et un objet à l’étude des faits autrefois qualifiés de Folklore. D’abord très intéressé par l’anthropologie exotique, et les grandes questions que celle-ci se posait alors – le totémisme, le tabou, les mythes et légendes, leurs rapports aux rites – Arnold van Gennep prend acte de sa marginalité vis-à-vis de l’École sociologique française, pour se consacrer durant plus de 40 ans à la société française, dans toute sa diversité. Son étude allait s’organiser autour d’une méthode originale, et respectueuse des variations dans leurs richesses, combinant une approche locale et comparative à travers la constitution par les faits de « zones folkloriques », et la méthode des séquences qui informe la notion de rite de passage, et offre une base à la comparaison des variations rituelles. Travaillant à l’aide de l’ancienne méthode des questionnaires systématiques, ses propres recherches, notamment sur la Savoie, ont apporté une ethnographie renouvelée des régions françaises.
Il est impossible de réellement résumer cet ouvrage parfois fouillis, toujours fouillé, qui accumule des faits et vient conclure parfois rapidement, écartant les hypothèses rapides des folkloristes des 18e et 19e siècle pour confronter le lecteur au foisonnement des faits. Parachevant sa recherche sur l’ensemble des rites de passage français, des rites de la vie individuelle – du berceau à la tombe – aux rites et cycles de la vie collective, cycles de carnaval, carême et Pâques, cycles de mai et de la Saint-Jean, de l’été et de l’automne, le cycle de Noël reste inachevé, interrompu par la mort d’Arnold van Gennep, le 7 mai 1957. Ce que je vous propose en fait, plutôt qu’un compte-rendu de lecture, est une traversée de son ouvrage, attiré par certains passages plutôt que par d’autres, curieux ici, moins là, et souvent curieux des faits qui renvoient aux régions de France que je connais, ou détourné par mes recherches, et ce qu’il faut que j’en retienne.




Noël et soi.

Son introduction est particulièrement touchante, et introduit le lecteur à un voyage en lui-même et en ses souvenirs de Noël. Comme moi cette année, van Gennep était en voyage aux Etats-Unis en 1920, et bien qu’à son hôtel « on eût organisé un réveillon, tous ceux qui y participèrent ne firent que décrire aux autres, pour leur propre consolation, des Noëls passés chez eux jadis. Tous nous étions tristes, bien que sachant, dans nos regrets, il entrait d’illusion littéraire. Sur les sensations et les sentiments éprouvés par les prisonniers en Allemagne, la première année surtout, Francis Ambrière (Grandes vacances, Paris, 1946) a écrit de bonnes choses, exactes, sans exagération romantique ; ce qu’il dit de son Kommando a dû être valable pour d’autres, et non pas seulement des Français, mais de tous ceux des autres nations. Partout, d’ailleurs, selon les récits que m’en ont fait les rescapés, on réussit à créer une fête de Noël avec tout ce qu’on put économiser, ramasser, voler même. Dès la deuxième année, dans certains camps ou Kommandos favorisés, on put faire non seulement un réveillon, mais une vraie messe de minuit et un vrai arbre de Noël, avec toutes sortes d’objets suspendus, et même des chandelles, par exemple au grand Stalag de Sagan » (1999 : 2307-2308).

Le cycle de Noël.

Vient ensuite la question de savoir quelle est la durée du cycle de Noël, communément appelé cycle des 12 jours, ou des 12 nuits dans les pays germaniques. La variabilité est ici éclatante. Si « de Noël aux rois » (par douze jours fut Noël accomply – Par douze jours sera mon chant finy – Par chacun jour j’en ai faict un couplet – Noël nouvelet – Noël chantons icy) semble la règle dans de nombreuses régions françaises, on trouve parmi d’autres durées, telle la quarantaine de Noël en Provence, de Noël à la Chandeleur, en Provence et d’autres régions, Normandie, à Amiens, en Berry…

Comme les cycles de Carnaval-Carême, comme le cycle de Pâques, les dates de début et de fin ne s’expliquent ni par les réglementations officielles (laïcques ou éclésiastiques), ni par les changements successifs du calendrier, mais sont d’origine nettement folkloriques, c’est-à-dire, qu’ils s’agit d’éléments culturels locaux. Bien sûr, la centralité de Noël dans le cycle en fait, selon la théorie des rites de passage, la phase liminale, quand s’organisent autour d’elle les phases préliminaires et les périodes postliminaires.
Dans la durée variable du cycle de Noël apparaissent les divers éléments constitutifs, diverses séquences, « telles que la distribution de cadeaux par un personnage fantastique ou sacré, les tournées de quêtes, la durée d’ignition de la bûche, diverses pratiques magiques, surtout agraires, situées dans l’un ou l’autre des trois périodes, selon les régions » (ibid : 2309).
Si van Gennep s’avoue incapable de rendre compte des causes de ces variations, il insiste sur un point intéressant, la christianisation tardive de la fête (une parenthèse : en respectant les variations régionales, et en appliquant la méthode des séquences, van Gennep ne sépare jamais dans son étude les éléments chrétiens des éléments apparemment non-chrétiens). Si les théologiens ont longtemps débattu et calculé le jour de la naissance de Jésus, la date du 25 décembre semble attribuée à Liberus en 354, or, comme le souligne van Gennep « ce n’étaient là que discussions de théologiens ; elles n’eurent aucune influence sur les mœurs et coutumes antérieures des divers peuples qui commençaient à se christianiser » (ibid. : 2310). La date même du commencement de l’année changea régulièrement selon les siècles et les divers pays : « En Gaule, au VIIIe siècle, elle était fixée au 1er mars ; à partir de Charlemagne et jusque vers la fin du Xe siècle, au 25 décembre, donc à Noël. Mais, sous les premiers Capétiens, elle le fut à Pâques, et ne le fut au 1er janvier que par un édit de Charles IX, en 1564 » (ibid. : 2311).

(Ces discussions, que je résume à grands traits, sur la variation, les changements, qui règnent selon les pays, les régions, les localités même comme le montrent plus tard ses données ethnographiques, ont plusieurs fonctions. Elles permettent d’abord à van Gennep de montrer qu’il semble malvenu de sélectionner un élément de Noël, l’arbre, ou Saint-Nicolas, par exemple, et de lui donner une valeur majeure dans l’explication de Noël. Selon la méthode des séquences, tout élément est à considérer dans l’ensemble cérémoniel, et dans la succession des divers rituels composant le cycle. On peut aboutir à des recoupements à l’aide catégories plus générales, qu’il exposera plus tard, et qui sont des constantes sous diverses formes dans le cycle : tournées de quête, personnages distributeurs de cadeaux, etc…
(une parenthèse dans la parenthèse : on conçoit de plus en plus aujourd’hui, notamment à l’aide de l’anthropologie visuelle, combien il est important d’avoir les perspectives des acteurs sur le rituel pour en isoler des éléments principaux et des éléments secondaires. C’est un bon premier pas : à garder sur ma version).
L’autre objectif de cette discussion est de contredire les théories générales élaborées pour expliquer le caractère sacré global du Cycle ou de l’un ou l’autre de ses éléments. La théorie solsticiale – qui lit noël exclusivement comme une fête liée au solstice d’hiver –, la théorie chtonienne ou funéraire – qui place au centre du rituel une seule catégorie de faits, à savoir que pendant la nuit sacrée, les esprits des morts et des ancêtres viennent aux vivants – la théorie d’une survivance des saturnales romaines.)

Autres variations intéressantes : les noms de Noël, notamment les dérivés du latin calendas Calendes, chalendes, calendo ; les séries dérivées du Latin Natalis, nadal, nedeleg en breton les variations régionales sur Noël, Noé, Noué, Nouvé, No-yé, noi-yé, Nwa, Nwel, etc… à l’étymologie hypothétique ( de Novella, bonne nouvelle ?).

Période Préliminaire.

Cette période porte un nom dans certaines régions (Nodelet (petit Noël) dans une partie de l’Aveyron, Calendes dans une région du Rouergue, Avanamen dans le Limousin, entre autres exemples). Bien sûr les durées varient.
« La période a de tous temps été annoncée chaque soir par des sonneries de cloches, tintements ou volées ad libitum ou réglementées, d’après le désir des curés peut-être, auxquelles on a donné un nom spécial dans certains pays : Alaudes ou à-laudes en Gascogne, selon Palay ; Las tempouros de Nadalet ou Las aubetos dans l’Ariège. […] En Périgord, on « sonnait les O pour tripes et boudins », c'est-à-dire pour faire venir Noël et permettre de nouveau l’usage des viandes. En règle générale, autrefois, pendant les sonneries, les paysans se mettaient en prière au coin du feu. […]
Du point de vue chrétien, les sonneries de l’Avent ont un sens annonciateur publicitaire, comme celles du baptême et des funérailles. Mais, dans certaines régions, on leur accorde aussi une puissance protectrice et prophylactique, comme aux sonneries de cloches pendant les orages. » (ibid. : 2318-2319).
La période était considérée comme dangereuse dans certaines régions. Interdits sur les mariages. Apparition de l’âme des spectres péris de mort violente, subite. Sorciers. Loups-garous : « Dans les Charentes aussi les loups-garous « couraient », surtout pour vous empêcher d’aller aux veillées, et vous embrassaient sur la bouche d’un baiser qui vous glaçait ; ceci encore entre 1900 et 1910).
C’est également une période de réjouissance. Les « Noëls » commencent à être chantés dans les rues, chez soi. Amusements collectifs dans certaines régions…

Tournées et chansons de quêtes.

Cet élément rituel traverse les divers cycles cérémoniels de l’année, du printemps à l’automne, et jouent dans le Cycle des 12 jours un rôle important comme dramatisation populaire d’un changement de période calendaire.
« En règles générale, les dons obtenus, soit collectivement, soit individuellement, se nomment étrennes. Que ce mot vienne du latin ou du sabin strena, strenae, ne prouve pas que la coutume française soit d’origine romaine. Il désignait, Suétone le dit expressément, un don ou un cadeau de bon augure, faste et non pas néfaste, sens qui a subsisté dans nos souhaits de quête et de Nouvel An et dans l’expression étrenner, signifiant le premier à acheter quelque chose à quelqu’un n’importe quel jour de la semaine, ou du mois, ou d’une même période. Cet échange n’est pas uniquement d’ordre économique ; il s’y mêle un élément magique, qui est que l’acheteur doit avoir la main bonne et porter chance » (ibid. : 2322).
Le rite oral qui accompagne le don est lui-même contraignant, souhait ou incantation, mais aussi injure et malédiction en cas de refus du don. Ces formules se sont atténuées aujourd’hui, pour des formules d’amitié et de politesse, bien qu’on admette plus ou moins ouvertement que celles proférées par les enfants peuvent porter chance.

Cette courte partie est intéressante, dans la mesure où elle rappelle que la pensée et la vie sociale des paysans français a subi d’intenses mutations, minorisée en un siècle. Jeanne Favret-Saada (1981) montre toute la méfiance des paysans des années 1970 devant la pensée savante, la pensée des Lumières, qui ridiculise leurs croyances, leurs rituels, comme autant de superstitions arriérées. C’est à cette situation particulière de la paysannerie, et à la tendance à dissimuler tout ce qui est su condamné par la pensée rationnelle des élites, qu’ils soient finalement prêtres catholiques (Vatican II entérine une tendance rationnelle de l’institution), instituteurs, notables, etc…)
L’autre idée qu’on y retrouve, et qu’a un peu développée Claude Lévi-Strauss dans son article Le Père Noël supplicié (1994[1952]), c’est le rôle et l’importance des enfants dans ces rituels. Cela peut paraître évident, mais comprendre l’importance qu’y prennent les enfants, les rituels qui leurs sont associés, paraît d’une importance capitale. Mais van Gennep poursuit un autre but, faire le schéma de la séquence cérémonielle du Cycle des 12 jours, dans toute sa variation, sans privilégier a priori aucun élément. C’est sa richesse, et je suivrais son plan, même si je proposerai un papier spécialement consacré à l’article de Lévi-Strauss et à ce qu’il dit des enfants de Noël.

Cette introduction est bien assez longue à présent. Dans la prochaine partie, j’explorerai rapidement les tournées et chansons de quête, pour évoquer plus en détail ceux que van Gennep appelle les « personnifications » du cycle des 12 jours, Saint-Nicolas, Père Noël, Petit Jésus, et bien d’autres.

En même temps que j’écris ceci, je me demande si quelques lecteurs seraient tentés de partager avec moi quelques souvenirs de Noël, quelques Noël d’enfance. Si certains étaient prêts à écrire quelques uns de ceux-ci, je pourrais donner une adresse mail pour les recevoir. C’est une idée que j’ai depuis longtemps, avec la petite souris également, sous l’angle de ces croyances auxquelles les parents ne croient pas mais qu’ils inculquent pour un temps aux enfants.


Ouvrages cités :

BELMONT, N.
1974 Arnold Van Gennep, le créateur de l’ethnographie française, Paris, Payot.

FAVRET-SAADA, J.
1981 Corps pour corps. Enquête sur la sorcellerie dans le bocage, Paris, Folio.

LÉVI-STRAUSS, L.
1994 Le Père Noël supplicié, Paris, Sable.

VAN GENNEP, A.
1914 Religions, mœurs et légendes. Essais d’ethnographie et linguistique, vol. 5, Paris, Mercure de France

1981 [1909] Les rites de Passage, Paris, Picard.

1999 Le Folklore français, T.3, Cycle des douze jours de Noël aux Rois, Paris, Bouquins Robert Lafffont.

vendredi 16 novembre 2007

premiers films

Après deux semaines éprouvantes marquées par un colloque international formidable mais fatigant, je reprends la rédaction pour simplement ajouter quelques films très anciens. Je les commenterai un peu plus tard.


F.Regnault - Chrono Photographic - 1895
envoyé par kinetoscope



Anthropological expedition - 1898
envoyé par kinetoscope



B.Spencer - Australian expedidion 1901
envoyé par kinetoscope

Ce dernier film, dans l'ordre de présentation est considéré par Jean Rouch comme le premier film ethnographique de l'histoire, bien que ce titre soit évidemment contesté. La lutte pour les ancêtres est toujours une affaire compliquée, esthétique, politique, etc... Baldwin Spencer, qui deviendra célèbre pour ses études sur les Aborigènes australiens, a tourné quelques plans d'une dance du Kangourou, et d'une cérémonie de la pluie, chez les Arandas.


(Si j'ai des lecteurs un peu réguliers, ils remarqueront que je travaille cette note par petites touches... Je n'ai pas beaucoup de temps pour le blog, mais je rajoute toujours mes petites découvertes en anthropologie visuelle, qui a bien l'air de constituer mon champ d'intérêt second en ce moment...)